Le secteur de la mode fait sans conteste rêver de nombreux jeunes entrepreneurs et les liegeois ne font pas exception. En effet, alors que Job In Design affiche au compteur plus de 100 entreprises crées par de jeunes designers et stylistes, c’est un étudiant-entrepreneur sur sept qui arrive au VentureLab avec un projet dans ce secteur. Il faut dire les jeunes entrepreneurs ne manquent pas de modèles belges ayant réussi à se créer une vraie place à l’international, citons par exemple Les Filles à Papa. Ou encore J&Joy, qui prouve qu’il est possible de se lancer depuis les bancs de l’école et qu’on peut réussir dans ce secteur sans pour autant être styliste de formation. Ce qui attire dans le secteur, c’est cet environnement hyper créatif, la possibilité de traduire son identitié au travers d’une marque, mais aussi l’image très luxurieuse que recouvre le milieu, avec les défilés et fashion week.

“La mode fait fantasmer plein de monde”- François Dubois, Job In Design

“Le monde de la mode, ça fait rêver, c’est un peu comme le monde du cinema. Mais c’est autre chose que juste des défilés et des podiums; derrière tout cela, il y a des heures de machines à coudre ou de démarches commerciales… C’est l’envers du décor!” – Anne-Sophie D’Haen, First Face

“Un défilé dure 3 minutes, mais on ne s’imagine pas que cela représente 6 mois de travail pour y aboutir”- Guillaume Leloup, Bouyaya

“On a énormément d’étudiants qui arrivent avec des paillettes plein les yeux, mais la réalité de ce métier les rattrape rapidement”- Laetitia Braham, Helmo MODE

Si le le moment du podium est vu comme l’apothéose pour un créateur, le travail à fournir pour y arriver est souvent sous-estimé. Le jeune créateur est en réalité confronté à de nombreux challenges que des experts et entrepreneurs dans le secteur ont accepté de nous dévoiler. L’objectif de cet article est de mettre en évidence ces défis pour permettre à tout jeune entrepreneur de se préparer au mieux à son aventure entrepreneuriale dans la mode.

Cousu main?

La première difficulté est celle de la production.

Trois options s’offrent au créateur: l’auto-production, le travail avec un atelier de confection belge ou la production délocalisée mais la meilleure option n’existe pas, chacune ayant des désavantages plus ou moins importants en fonction du business en question, comme nous l’explique François Dubois, coordinateur Job In Design. Premièrement, l’auto-production requiert beaucoup de temps de main d’oeuvre, ce qui augmente drastiquement le coût de production et limite aussi le temps que le créateur pourra consacrer à d’autres tâches, comme la commercialisation. Les ateliers de confection wallons, quant à eux, sont peu nombreux et il s’agit principalement d’entreprises d’économie sociale, ayant une moins bonne maîtrise de la complexité technique. Ici encore, le coût de la main d’oeuvre (particulièrement élevée en Belgique) impacte fortement le coût de production et in fine le prix de vente. L’option de la production délocalisée va permettre d’avoir de meilleurs prix si on travaille avec un atelier produisant de grands volumes mais la difficulté réside dans le choix du partenaire: dans un marché aussi étendu, comment trouver un partenaire compétent et de confiance?

Par ailleurs, il existe de plus petits ateliers réputés mais qui sont souvent prisés par les grandes marques de luxe. Dans ce cas, le coût sera plus élevé et, pour un petit créateur, il sera difficile de faire respecter ses délais de production, comme le confirme Anne-Sophie D’Haen, fondatrice de First Face : “travailler avec ces usines artisanales est embêtant pour les petits créateurs belges car ils n’ont pas la priorité face aux marques de luxe reconnues”. Peu importe l’option choisie, on se rend rapidement compte de la difficulté de produire des pièces de qualité à bas prix. La contrainte de devoir vendre ses pièces à un prix plus élevé met ainsi les petits créateurs directement en concurrence avec les grandes marques de luxe.

En revanche, le sous-secteur des accessoires (sauf luxe) est plus facile à aborder, comme nous l’explique François Dubois. La marge pour un bijou va être plus élevée car les gens sont prêts à mettre plus de budget pour un bijou, c’est plus vite rentabilisé, le tout est de trouver un concept et une identité propres. Il y a également plus d’opportunités de commercialisation que pour les vêtements, on peut plus facilement trouver un commerçant qui acceptera de mettre en vente ses pièces. Sophie Depresseux, créatrice de la marque de bijoux fantaisie SoFille ajoute que le moment charnière est celui de la croissance, il faut savoir “garder son authenticité le plus longtemps possible et ne pas vouloir grandir trop vite”. En effet, le passage d’une production artisanale par le créateur à un atelier change totalement le métier initial. “Et en dehors de la production, il ne faut pas sous-estimer le travail commercial, il faut du temps pour faire les photos, créer des visuels, donner de la visibilité à la marque et évidemment vendre” (Sophie Depresseux, SoFille).

Fashion jungle

Le deuxième grand défi concerne la concurrence extrêmement rude du secteur. “Il y a un effet de mode autour des créateurs pour le moment, il est donc important de se démarquer”, comme nous le confie Anne-Sophie D’Haen, fondatrice de First Face. Son concept vise à mettre en évidence les créations uniques ou réalisées en série limitée de fashion designers belges et européens au travers d’un show-room et de boutiques éphémères, le tout combiné à un service de conseil en image pour les clients. “Beaucoup de nouvelles entreprises se lancent donc également dans la mise en avant des créateurs”, la réaction d’Anne-Sophie a été de se différencier en affirmant son positionnement dans le haut-de-gamme (où les exigences sont fortes et donc les barrières à l’entrée plus élevées) et de traduire cette nouvelle vision dans toute sa stratégie d’entreprise (par exemple, choix de partenaires partageant le même positionnement). “En se positionnant ainsi, je réduis ma concurrence directe”, ajoute-t-elle. Sophie Depresseux a connu cet effet de mode quelques années après avoir lancé sa marque de bijoux: “d’un coup tout le monde commençait à créer ses bijoux”. Dans ces conditions, il faut veiller à ne pas se faire copier et tenir bon car cette concurrence forte peut-être un facteur démotivant pour le créateur. Pour réussir à s’imposer face aux marques bien en place, le petit créateur doit donc se différencier, et obligatoirement se créer une identité forte. Un travail sur l’image est crucial, mais cela représente de gros investissements : “il faut travailler avec une agence de mannequins, créer un beau visuel (et donc travailler avec un graphiste, un photographe de mode,…)”.

Do you speak english?

Une fois ces aspects maîtrisés, est-on suffisament armé? Pas totalement, un facteur clé de réussite est aussi de bien préparer sa stratégie internationale. En effet, un créateur doit rapidement dépasser les limites de la Belgique pour pouvoir grandir. “En Belgique, le secteur est très concurrentiel, c’est souvent trop petit pour viabiliser…d’où l’intérêt d’envisager le marché international rapidement”, ajoute François Dubois.

Leslie Lombard, chargée de projet chez Wallonie Bruxelles Design Mode, insiste sur une bonne préparation: « pour aborder le marché international, le créateur doit s’assurer qu’il aura les moyens financiers et les ressources nécessaires pour le faire, sans compter que lorsque le succès arrive, le besoin en financement augmente également ». Différentes options sont possibles pour étendre son réseau et trouver de nouveaux points de vente. Qu’il s’agisse des salons, showrooms ou le travail avec un agent cela représente un investissement important d’autant que les acheteurs attendent souvent plusieurs collections avant de passer une première commande. “ En plus du volet commercial, le travail avec une agence de presse est également important pour pouvoir accroître sa visibilité dans les médias ».

Notons que la présentation aux acheteurs doit être professionnelle et il sera ensuite essentiel de livrer en temps et en heure aux boutiques pour garder leur confiance. « C’est pour toutes ces raisons que nous encourageons les créateurs à acquérir de l’expérience dans d’autres maisons et à bien s’entourer, notamment avec un partenaire financier, avant de lancer leur marque ».

Y-a-t-il des pré-requis pour se lancer?

Se lancer sans expérience ni formation dans le domaine est possible mais c’est compliqué, assure Laetitia Braham, directrice de la section Helmo Mode. Le tout dans ce cas est de bien s’entourer et de favoriser les collaborations. L’expérience d’Anne-Sophie en témoigne car elle s’est lancée sans expérience ni formation dans le secteur, cependant elle a fait des stages dans le milieu et elle a beaucoup lu et appris de manière autodidacte… et cet apprentissage ne s’arrête jamais car c’est un monde qui change très rapidement, il faut être attentif aux évolutions. Pour François Dubois, lorsqu’on créé des vêtements, il est essentiel d’avoir des compétences techniques au sein de l’équipe d’entrepreneurs. Avoir une super idée mais aucune compétence pour la réaliser, ce n’est pas cohérent. Pour Guillaume Leloup, étudiant en 3eme BAC Helmo Mode et porteur du projet Bouyaya (concept de magasin vestimentaire permettant aux consommateurs de fabriquer leurs vêtements sur base de choix prédéfinis) : il faut avoir un oeil sur les tendances, savoir suivre la production et surtout bien s’entourer.

“On ne s’improvise pas créateur de mode” – Laetitia Braham, Helmo Mode

Et quand on se lance après une formation de styliste, les difficultés ne sont plus d’ordre techniques mais plutôt managériales: devoir gérer tous les rôles à la fois (créatif, production, commercial,…), ce n’est pas pour tout le monde, selon la directrice de la section Helmo Mode. C’est pourquoi il est intéressant de s’entourer de structures d’accompagnement ou de collaborateurs aux compétences complémentaires, ajoute-t-elle. L’entrepreneuriat est une voie à envisager pour les étudiants stylistes car trouver du travail dans le domaine n’est pas toujours évident. “Plus ou moins la moitié d’entre eux trouve un place dans le secteur” car la main d’oeuvre est très souvent délocalisée hors de la Belgique à cause de son coût élevé.

Vivre de sa passion et évoluer dans un domaine créatif en se lançant comme entrepreneur de la mode est une expérience magique. Vivez-la à fond en gardant en tête tous les challenges qui peuvent croiser la route d’un créateur, afin d’être parés comme jamais pour votre aventure entrepreneuriale.

Conseils en vrac:

  • Tenez-vous au courant tout le temps, c’est un monde qui change beaucoup!
  • Démarquez-vous! Créez votre propre identité!
  • Soyez original mais gardez la commercialisation à l’esprit!
  • Entourez-vous bien!
  • Soyez attentif à la production et au suivi de celle-ci!
  • Ayez une bonne culture mode!
  • Poussez des portes!
  • Préparez-vous à la croissance!
  • Travaillez dur et croyez en vous!
  • Adaptez-vous à votre environnement, c’est le rôle du créateur

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