Je me lance !
28/3/2024

Et si l'entreprise de demain était celle qui prenait soin des individus et de leurs besoins ?

Un article issu de l’exploration d’une jeune entrepreneuse au cœur de la SMALA, coopérative d’entrepreneurs ambitieux en affaires et en impact.

Un des grands mots d’ordre, quand on crée ou pilote une entreprise, c’est la« Pérennité », cette capacité à penser sereinement à l’avenir grâce à des bases solides. Pour y parvenir, les entrepreneurs construisent, avec leurs équipes, ce que l’on appelle « de la valeur ».

Cette« valeur en entreprise » est généralement reconnue sur base d’éléments tangibles : les chiffres, la valeur comptable et financière, les indicateurs de performance. En fait, cette notion repose sur le fait que, depuis l’invention de l’entreprise, on donne de l’importance au matériel, à la matière : si on accumule cette matérialité, on gagne. Résultat ? Depuis les années 1900, on poursuit le « concret quantifiable », que l’on peut « valoriser », « chiffrer », « voir ».Pourtant, toute entreprise intègre aussi une part d’immatériel, d’intangible, à commencer par l’une de ses ressources principales : l’humain.

Les trois intervenants du Forum Ouvert de la SMALA, se tenant le 13 octobre 2022 et rassemblant plus de 50 entrepreneurs, n’ont pas manqué de nous le rappeler. Chacun, qu’il s’agisse de Thomas Weigert, Guibert del Marmol ou Pedro Correa, a exprimé à sa manière l’importance de réintroduire l’humain au cœur de l’entrepreneuriat.

Thomas Weigert, conseiller ODD au sein de l’Union Wallonne desEntreprises, estime que l’on ne se rend pas toujours compte du rôle central de l’humain dans la transition écologique et économique à venir. Selon lui, la force humaine est celle qui aura le plus d’impact.

Les autres intervenants ont même osé prononcer des mots habituellement « tabous » dans l’entreprise comme : l’amour, la spiritualité, les émotions… En bref, ils nous ont parlé de choses immatérielles, des valeurs et des « besoins invisibles ».

Les besoins invisibles, de quoi parle-t-on ?

Dans son discours de remise des diplômes aux ingénieurs civils de Louvain, en 2019, Pedro Correa rappelait que l’une des conditions de survie de l’être humain réside dans ce que l’on ne voit pas, mais que l’on sent : les liens humains, le sentiment d’appartenance, les émotions, le « prendre soin » (le care en anglais), la spiritualité … En résumé, tout ce qui est en général considéré comme « extérieur » à la vie professionnelle.

Cela mérite toutefois que l’on s’y intéresse sérieusement, car il y a un réel bénéfice à réintégrer ces valeurs immatérielles au sein de l’entreprise. D’ailleurs, elle est peut-être là, la solution pour un monde plus viable.

« Placer des termes anxiogènes comme le sérieux, l’excellence, la compétitivité ou le sacrifice au centre de notre vie, sans en placer d’autres, essentiels, comme la joie, le sens ou la collaboration, c’est prouvé, cela ne peut que mener à la tristesse, à la fatigue, et au final, à la maladie… au burn-out. » - Pedro Correa

Considérer sérieusement les besoins invisibles dans la stratégie de l’entreprise permettrait de replacer l’humain au centre de notre système sociétal et économique, de retrouver du sens dans ce que nous faisons, de se sentir utile. Cela permettrait même d’augmenter le taux d’engagement en attirant et en fidélisant les bonnes personnes autour de valeurs et d’une raison d’être communes au sein d’une même organisation.

Créons des entreprises « adaptées » !

Pour nous aider dans cette démarche, nous pourrions nous inspirer du modèle des entreprises de travail adapté. Anne Falier, ex-CEO d’Axedis, nous partage sa prise de conscience à ce sujet : « J’ai toujours pensé qu’il y avait une différence entre une entreprise de travail adapté et une entreprise dite classique. » À savoir qu’une entreprise classique place son objectif économique en priorité pour s’intéresser ensuite, en second plan, au bien-être de son personnel considéré comme « ressource » (on parle d’ailleurs de « ressources humaines », CQFD).

A contrario, dans une entreprise de travail adapté, l’objectif premier est de créer du bien-être pour le travailleur en lui offrant un emploi adapté à ses besoins et à ses capacités. Les sous-objectifs de ce type d’entreprise sont : la valorisation par le travail, la sécurité, le développement personnel et le plaisir. L’objectif économique représente ici un moyen, une condition nécessaire pour atteindre « l’objectif social », il devient un indicateur de santé pour l’entreprise plutôt qu’une finalité. L’équilibre se crée entre le visible et l’invisible, entre les moyens économiques et le travail adapté à l’humain. « On peut se demander, finalement, pourquoi le « travail adapté » ne pourrait pas être l’objectif premier de toute entreprise ? » conclut Anne Falier. Mais oui, mettons l’entreprise au service de l’humain plutôt que l’inverse ! Mais comment ?

Des entreprises taillées pour « prendre soin » 

Pour avancer dans cette voie, il s’agirait de permuter le modèle des entreprises en passant de la définition du SPF-économie « toute personne physique ou morale qui offre des biens ou des services et participe de cette manière à la vie des affaires » à une définition nouvelle « une entreprise offre des biens ou des services pour participer au bien-être des personnes qui composent son environnement ».

En tant qu’entrepreneurs, nous pouvons imaginer des techniques pour incorporer l’invisible dans l’entreprise ainsi que de nouveaux indicateurs pour quantifier et mesurer la satisfaction de ces besoins invisibles et l’efficacité de leur prise en compte.

Par exemple, nous pourrions nous assurer que la raison d’être de l’entreprise intègre une part d’invisible (qu’il soit question de bonheur, de partage, de spiritualité…). Ensuite, nous pourrions aussi ancrer, dans la culture d’entreprise, des fonctionnements favorables à l’émergence de l’invisible en laissant place aux valeurs humaines telles que : l’écoute, la possibilité d’erreur, la vulnérabilité, le lâcher-prise, la confiance, la coopération… Nous pourrions encore mettre en place des rituels collectifs ou individuels comme introduire un rituel de « météo »en début de réunion, la célébration de réussites, des entretiens d’évolution plutôt que d’évaluation.

Enfin, puisqu’il reste important d’assurer le suivi et la mesure, nous pourrions ajouter à nos tableaux de bord de nouveaux indicateurs tout aussi importants, tels que : le niveau de bonheur ressenti des employés, le niveau de confiance envers l’entreprise et ses dirigeants, le taux d’engagement(grâce au nombre d’initiatives spontanées qui naissent, au taux de présence, à l’ancienneté médiane), et enfin, l’indicateur de tous ces indicateurs : le niveau de cohérence ressenti entre la raison d’être et les valeurs connues de l’entreprise, et celles vécues en son sein…

Tout l’enjeu se concentre ici : dans la création d’un nouveau récit. Le récit d’une économie du visible ET de l’invisible. L’être humain est sensible aux contes et mythes depuis la nuit des temps. Aujourd’hui, nous sommes à l’aube d’un nouveau modèle sociétal, communautaire. C’est à nous de créer l’histoire que nous voulons vivre, de la raconter, de la partager. NOTRE nouveau récit. Guibert del Marmol nous invitait d’ailleurs, pendant ce forum, à changer de perspective, à créer un nouveau narratif économique et social.

Alors finalement, c’est à nous, à vous, de jouer !

 

Juliette Falkenberg, co-fondatrice de Te Prends Pas Le Chou ! Avec la collaboration de Anne Falier, Aude Bonvissuto, Sophie Joris, Noémie Laumont et Bernard Surlemont

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